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04/12/2010

Bienheureux les pollueurs, car ils pourront dépolluer.

btn-inscrire.pngDepuis quelques semaines, les SIG tapissent les murs, les journaux et leur site Internet d'annonces incitant les citoyen-ne-s à participer à l'action "double-éco" dont le but est de faire la chasse aux "énergivores".

Loin de vouloir stigmatiser l'entreprise dans son ensemble - rares en effet sont les producteurs et les distributeurs d'électricité à développer des politiques aussi responsables - je dois avouer que cette offre me laisse plus que dubitatif.

De quoi s'agit-il ?

L'idée, fort simple, consiste à payer une prime équivalente au montant économisé par le consommateur grâce à la diminution de sa consommation d'électricité.

Où sont les problèmes ?

- Cette mesure est-elle juste ? Imaginons une famille A, qui par souci de protection de l'environnement, économise depuis longtemps l'énergie. Depuis plusieurs années, son compteur est au plancher. Sa voisine, la famille B, en revanche, chauffe son appartement au sèche-cheveux, n'éteint pas son four de toute la nuit et laisse son projecteur halogène allumé pendant ses vacances. On comprendra rapidement qu'en améliorant superficiellement son comportement, la famille B pourra toucher d'importantes primes tout en consommant bien plus que sa voisine qui, elle ne touchera rien (et contribuera de plus, via sa facture SIG, à financer ces primes ...et la publicité pour cette action !).

Cette logique, qui rappelle étonnamment celle qui a permis l'attribution du prix Nobel de la Paix à des criminels notoires, part du principe qu'il vaut mieux récompenser le pêcheur repenti que celui qui a toujours été vertueux. Je peine à percevoir où s'y niche la justice, sans doute aurais-je besoin d'un psychologue ou d'un théologien pour me l'expliquer.

- Cette mesure est-elle efficace ?

NON, car tous les analystes sérieux (lisez J.-M. Jancovici par exemple) rappellent que ce type de mesures crée un effet rebond. Pour l'expliquer simplement, il est impossible de savoir ce que la famille B fera de la prime (payée en partie par la famille A, rappelons-le). Mais, statistiquement, il y a fort à parier que son utilisation générera de la pollution sous une forme ou sous une autre qui anihilera tout ou partie de l'économie effectuée pour gagner la prime.

OUI, car, malgré l'effet rebond, on peut supposer que la quantité de kWh consommés à Genève va bel et bien diminuer grâce à ce genre de mesure. Et c'est là que se pose le problème éthique. Dans le domaine des économies d'énergie, toute mesure est-elle automatiquement bonne dès lors qu'elle est efficace ? Personnellement, je ne le pense pas, même si je suis convaincu qu'il est urgent de réduire notre consommation énergétique.

Ce genre de mesure sous-entend que nous sommes tous égaux face aux pollutions, que nous partageons tous la même responsabilité quels que soient notre position sociale, notre comportement ou notre réflexion politique. Ces présupposés sont non seulement lénifiants, ils sont surtout erronés.

La nécessaire et incontestée réduction de la voilure ne peut être acceptée et bien vécue par la population que si les plus nantis, les plus pollueurs, reconnaissent leur responsabilité particulière et, dans un certain sens, montrent l'exemple (sur ce sujet, vous pouvez lire Hervé Kempf). Sans réduction des inégalités, il n'y aura pas de vraie politique écologique. Or cette mesure consiste justement à favoriser ceux qui polluent le plus, donc ceux qui ont les moyens de se le permettre...

- Que faire ?

Ce genre de mesure repose sur un consensus autour de l'idée que les ressources énergétiques sont limitées et qu'il faut les préserver. Cependant, on n'ose pas (et la raison m'en échappe - à nouveau, un psychologue à ma rescousse, svp !) utiliser le mot qui correspond à cette situation: pénurie.

Et en situation de pénurie, il y a trois options:

- Laisser le marché libre agir et faire que les plus riches se gavent éhontément au détriment des plus faibles qui n'ont pas les moyens de se payer le strict nécessaire (à ce sujet, vous pouvez lire F. Nicolino). Comme chacun le sait, il s'agit d'ailleurs de la solution retenue actuellement à l'échelle mondiale.

- Appliquer un taxation progressive de l'énergie. Un socle jugé indispensable n'est pas taxé (ou est même subventionné) et chaque kWh supplémentaire est taxé de plus en plus fortement. Ce système est apparemment simple, mais pose le problème de la définition du socle, de l'extrernalisation de la consommation (quand je mange au restaurant, je ne consomme pas d'énergie domestique, mais je nuis plus à l'environnement que quand je mange chez moi), et surtout, est complètement incompatible avec le processus de libéralisation du marché de l'électricité qui incite justement les opérateurs à proposer des prix de gros aux consommateurs importants.

- Mettre en place un rationnement. Le mot rappelle péniblement les années grises du marché noir et de l'occupation. Mais il faut surtout rappeler que ç'a été la seule solution pour permettre aux populations européennes de jouir du minimum malgré la pénurie. Evidemment, les vents économiques et politiques soufflent dans la direction opposée, évidemment, un système juste et incontestable ne serait pas facile à élaborer, évidemment l'acceptabilité sociale d'une telle mesure est douteuse. Mais, à bien y réfléchir, ne serait-ce pas le seul moyen juste et efficace de parvenir à vivre bien ensemble tout en évitant de constuire qui une centrale nucléaire, qui une centrale à gaz... ? A voir...

Commentaires

il y a économiser et être économe,beaucoup de personnes vont hésiter à allumer et ce dès la tombée du jour qui vont être piégées ,des personnes seules et âgées ,les plus vulnérable prenant au premier degré tous ces conseils donnés par on ne sait qui et souvent ces personnes là se retrouvent dépressives,le manque de lumière déjà en automne provoque des dépressions inutiles d'en créer des supplémentaires,quand on a été durant 40 ans soignant ,on ne parle pas dans le vide!
bon dimanche à vous!

Écrit par : lovsmeralda | 05/12/2010

Merci pour cette analyse! J'étais moi aussi dubitative en voyant ces affiches, cela me rappelle les projets de "prime à la casse" de la droite, qui offraient de l'argent (du contribuable encore) pour jeter nos vieilles voitures au bout de 13 ans, pour en racheter une neuve plus technologique (moins polluante à l'utilisation). Cela, alors que la production d'une voiture neuve représente, en énergie grise, 17 ans d'utilisation d'une voiture.


Ce sont pour moi des primes à la consommation, déguisées en combat écologique. Ces primes à la consommation servent à relancer l'économie de la croissance économique(pourquoi pas relancer une autre économie? on pourrait relancer l'économie locale à la place par exemple, ou faire croître les liens sociaux ou le bien-être?). Ce sont des pseudo combats écologiques, qui ne vont jamais remettre en question la surconsommation faite par les personnes (et non pas les machines), l'abus de la voiture par exemple.


Le problème ce n'est pas l'énergie, la voiture, etc, c'est l'abus qu'on en fait. Dans tous les domaines de l'énergie ou de l'argent: la démesure et l'accumulation, qui est un peu l'autodestruction qu'on a tous en nous, ou l'hybris, le péché condamné dans les tragédies grecques...Le cancer, la cellule qui croît à l'infini en détruisant même son corps hôte, tout est dans la démesure et l'autodestruction.


Cette pub est aussi idiote car elle détourne la responsabilité humaine, sur les machines (que les hommes fabriquent, et que les hommes achètent). Les énergivores ne sont pas les machines, mais ceux qui en abusent. Comme tu le dis, avec cette mesure, ils seront récompensés avec une prime à la consommation.


Vivement que l'on mette les choses à plat sur la table et qu'on réfléchisse aux fondements de nos actions, à ce que l'on souhaite pour notre bien-être et aux moyens pour y arriver. Je vous invite à écouter la conférence de Patrick Viveret, jeudi dernier à Genève, qui parle de changement de société et d'écologie sans culpabilisation, avec un sentiment positif très fort et très rare actuellement. http://www.immediat.tv/spip/spip.php?article215

Écrit par : Léna | 05/12/2010

@Lena,combien avez-vous raison!

Écrit par : lovsmeralda | 05/12/2010

Soyons un peu positif, voici une belle action CONCRETE : on récomprense les ménages qui font des actions pour faire des économies d'électricité à Genève ! Pourquoi se plaindre si SIG récompense ceux qui économisent, c'est de l'argent bien utilisé non ? Pour les "pionniers", qui ont comme moi déjà fait des actions concrêtes et bien nous devrions être fiers de voir que le mouvement d'économies a pris de l'ampleur. Et pour obtenir des résultats rapidement, rien de tel qu'une campagne de pub efficace, donc visible !

Écrit par : moijycrois | 06/12/2010

L'action des SIG est une mesure de sensibilisation. Elle veut inciter les ménages à réfléchir et à expérimenter comment économiser d'énergie. Le grandes actions d'ordre sociales sont prématurées, car la pénurie n'est pas encore là.

En peu d'années on devra économiser 50% de l'énergie. Ca posera alors de sérieux problèmes économiques pour beaucoup de ménages, entreprises et pays. A ce moment des mesures d'ordre social (rationnement, taxe progressive, péréquation internationale etc.) seront indispensables (et on doute si elles seront prises).

Pour l'instant le prix de l'énergie ne monte pas. On aurait la chance de pouvoir se préparer. L'action des SIG est une tentative de le faire.

Écrit par : Félix | 06/12/2010

Certes, l'action doubléco n'est pas parfaite ni idéale, mais elle a le mérite d'exister.
Elle soulève le débat et si elle peut aider à faire prendre davantage conscience du problème des économies d'énergie et motiver ceux, encore nombreux, qui gaspillent l'électricité...c'est toujours ça de gagné.
Enfin une action innovante et originale !

Écrit par : euskadi64 | 06/12/2010

Julien dixit: "Appliquer un taxation progressive de l'énergie (...) est complètement incompatible avec le processus de libéralisation du marché de l'électricité qui incite justement les opérateurs à proposer des prix de gros aux consommateurs importants."

Mais c'est pas vraiment un argument. La libéralisation n'est pas une fatalité. Elle a été fortement ralentie, et contenue par deux votes essentiels: le refus de la LME en 2002, et l'acceptation du monopole de distribution à Genève, en 2007 (le TF en a confirmé la compatibilité avec le droit fédéral). Sans compter que l'art. constit. sur le nucléaire (160E) interdit les tarifs dégressifs. Dans les deux cas, le Parlement fédéral a accordé la garantie (=ces normes ne sont pas contraires au droit fédéral). C'est pourquoi je me bats contre la suppression de ces deux normes au sein de la Constituante, et si cette suppression passe dans le projet final, je le combattrai en votation.

Amitiés
Cyril Mizrahi, constituant

Écrit par : Cyril Mizrahi | 06/12/2010

Merci pour vos commentaires:
@moijycrois: Je ne partage pas vraiment votre point de vue. En effet, l'argent des SIG tombera essentiellement dans la poche de gros gaspilleurs qui flaireront le gain potentiel et le réutiliseront de façon incontrôlable. C'est le risque de toutes les mesures bonus/malus qui ne prévoient pas au minimum un équilibre entre les bonus et les malus.
@Félix: Sensibiliser ne sert pas à grand chose, si le seul argument pour diminuer le gaspillage, c'est l'appât du gain. D'ailleurs, qui n'est pas encore "sensibilisé" ? En ce qui concerne la pénurie, je ne suis pas d'accord: A l'échelle mondiale, nous sommes incontestablement dans une situation de pénurie énergétique. De plus, notre recours insensé aux énergies non-renouvelables (fossiles + nuclaire) nous place de fait dans un situation de pénurie différée. C'est ce qui nous permet de maintenir des prix artificiellement bas.
@euskadi64: En matière d'écologie, il faut se méfier du "c'est mieux que rien". Il cache souvent des procédés plus ou moins grossiers de greenwashing. En l'occurrence, je ne range pas les SIG dans les rangs des producteurs de "voitures vertes" ou "OGM respectueux de l'environnement", mais ils s'en approchent dangereusement...
@Cyril Mizrahi: Merci pour tes éclaircissements... et ton optimisme ! Cependant, j'ai nettement l'impression que les électriciens et la majorité parlementaire poussent à fond pour passer outre les positions clairement exprimées par le peuple suisse et genevois.
Le marché genevois semble de fait mieux protégé, mais, à ma connaissance, le marché suisse est déjà libéralisé, et ce uniquement pour les gros consommateurs (+ de 100 MWh), ce qui, il me semble, est une façon pratiquer des tarifs dégressifs, puisque ce sont justement les plus gros qui peuvent faire jouer la "concurrence". Non ?

Écrit par : Julien Nicolet | 06/12/2010

A la lecture de ton article, je dirais que comme toute mesure "portemonnaie" elle favorise ceux qui ont les moyens. Dans le domaine de l'économie d'énergie, je pense qi'il y a un certain nombre de moyens techniques qui peuvent être mis en oeuvre de manière simple avant de parler de rationnement. Il s'agit de différentes mesures de limitation de la consommation. Bien sûr elles n'ont pas d'effet immédiat, mais comme les gros consommateurs sont souvent aussi ceux qui changent le plus rapidement de modèle pour acheter les plus récents, ce sont aussi ceux-là qui seront le plus directement touchés.


-On peut par exemple imaginer une limite de consommation nominale par produit (fixer la limite à l'importation et à la production, le cas internet peut aussi se régler).

-On peut imaginer un système d'éclairage qui s'éteint automatiquement après 12 heures d'utilisation et doit être réenclenché manuellement.

-On peut imaginer d'interdire les appareils tels que télévision et micro-onde avec fonction de stand by (faudra qu'on m'explique l'intérêt du stand by sur un micro-onde).

Assortir ensuite ce genre de mesures techniques de directives comme par exemple: les vitrines des commerces doivent s'éteindre à 23h... (il est en effet assez rare que je fasse du lèche-vitrine à 2h du matin) et l'éclairage du magasin dès la fermeture de celui-ci...

Bref, je pense que l'arsenal de mesure technique et dissuasives qui ne passent pas par la fesse droite est large et malheureusement sous-exploité.

Écrit par : christophe | 07/12/2010

Le conflit entre ce qui est nécessaire pour tenter d'éviter un colapse et ce qui est possible avec notre système de démocratie de marché est bien exprimé par Cornelius Castoriadis:
“La société capitaliste court à l’abîme, à tous points de vue, car elle ne sait pas s’autolimiter. »

Ce que fait SIG avec leur campagne est une exploitation bien réfléchie des failles du système pour limiter la consommation, ils attisent les intérêts individuels (baisse des factures, sentiment de faire moins partie du problème) du plus grand nombre de gens, et le tout devrait aboutir a un progrès collectif. Les SIG peuvent encore faire pas mal de choses en exploitant les failles mais a leur place j'aurai aussi commencé par ce Doubléco, où SIG double les réductions que les usagers auront réalisé.

L'effet rebond ne devrait pas intervenir puisque l'opération n'est pas un "one shot".

Mais si on sort de la simple exploitation des failles du système, il y a alors un boulevard de choses disponibles pour réduire la conso dans des proportions réellement utiles, taxation progressive et effectivement rationnement. Le conseil d'administration qui prendrait des décisions conséquentes de ce type se ferait remettre au pas rapidement.

Actuellement nous avons une démocratie amoindrie par le poids disproportionné représenté par les entreprises et l'avidité consommatrice qu'ils attisent dans la population (pubs et autres persuasions de députés). Tant que cette disproportion de pouvoir opérera, nous serons cantonnés au miuex à des programmes tels que ceux développés par SIG. Ce serait une erreur à mon avis de ne pas les développer, parce qu'au moins on s'entraîne à l'idée de la réduction et on TOUCHE aux limites du système, on les perçoit mieux comme avec votre article.

Écrit par : Philippe de Rougemont | 08/12/2010

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