29/08/2012

Essence de gauche, essence de droite et sens unique...

Étrange débat qui voit s'opposer de part et d'autre du Jura un ministre socialiste prêt à sabrer dans les taxes sur les carburEssence, carburant, prix, déplétionants pour diminuer leur coût et une conseillère fédérale ex-UDC défendant sans sourciller une augmentation de 150% du prix de l'essence...

La première analyse, qui montre l'inefficacité de ces deux mesures a déjà largement été faite: la première ne concernant que quelques poussières d'euro par litre et la seconde ne prenant effet que pour le 94e anniversaire de sa conceptrice.

Ce qui frappe dans ce débat, c'est tout d'abord la présomption des acteurs politiques, qui croient pouvoir influer de façon notable sur le prix des carburants:

De fait, lorsque le baril était presque gratuit, c'est bien l'État qui fixait le prix à la pompe. Mais désormais chacun sait que les stocks de pétrole les plus faciles à pomper ayant été pompés en premier, chaque baril est plus difficile à extraire, ce qui augmente son prix de production et fait diminuer la quantité sur mise sur le marché. C'est le phénomène du "pic de pétrole", abondamment documenté, dont seules les compagnies pétrolières les plus bornées refusent de reonnaître l'existence. De ce fait, il est évident que le prix du baril va tendanciellement augmenter et que les seules inconnues sont le rythme et la régularité de cette augmentation.

Depuis 2004, on observe en effet que les quantités de pétrole mises sur le marché n'augmentent plus et que, par conséquent (si l'on écarte la question de la spéculation) c'est la demande qui fixe le prix. En gros, quand la crise se renforce, le prix baisse, ce qui permet à l'économie de se reprendre... et de faire aussitôt réaugmenter le prix... ce qui la re-plombe.

Tout cela pour dire que, dans un proche avenir, le gros du prix de l'essence sera lié au prix du baril hors taxe et que les gesticulations des ministres n'auront aucun impact sur son coût. A moins que la Suisse ne souhaite subventionner la consommation de pétrole (comme le fait le Venezuela), je prends le pari que l'essence coûtera bien plus de 5 frs en 2050...

Ce qui frappe également, c'est le manque d'imagination des acteurs politiques. P. Moscovici comme les Valaisans interrogés à la radio le disent: "Nous ne sommes pas tous égaux devant les carburants !". Certains en ont plus besoin que d'autres, et la hausse du prix affecte avant tout les plus démunis.

Si la deuxième partie de l'énoncé mériterait tout de même vérification (après tout, les vrais démunis n'ont souvent pas de véhicule personnel et ne doivent chauffer qu'un petit appartement...), il est parfaitement vrai que la solution Widmer-Schlumpf s'inscrit dans une tradition purement libérale consistant à répartir les biens en fonction de la richesse et non de l'usage qu'on en fait.

Or, comme nous le savons, le pétrole, au-delà des nuisances collectives que sa combustion génère, est une substance si précieuse et si utile qu'il serait judicieux, dans un débat politique raisonnable, de se poser les deux questions suivantes, plutôt que de gesticuler en ne touchant qu'un seul curseur, celui du prix:

- Quels sont les usages véritablement raisonnables du pétrole ?

- Quels moyens se donne-t-on pour éviter d'en gaspiller le peu qu'il nous reste ?

La première suppose automatiquement une forme de rationnement, solution certes inconfortable, mais inévitable lorsqu'une société fait face à une pénurie. Elle suppose un débat ouvert où les moyens d'évaluer le degré d'utilité sociale des différents usages du pétrole seraient déterminés et déboucheraient sur un système de répartition juste des quantités que nous nous permettrions d'utiliser.

La seconde, beaucoup plus classique, suppose non pas, comme c'est trop souvent le cas, de se fixer un objectif chiffré dans un avenir aussi lointain que possible (après la fin de mon mandat, après ma mort, après le déluge...), mais de corriger dès maintenant les choix collectifs qui nous ont conduits à dépendre à ce point du pétrole.

On peut se gausser de celui qui va en 4x4 au fitness ou de celle qui laisse son moteur tourner au ralenti, il n'empêche que la critique de comportements individuels masque bien souvent la responsabilité collective de la situation de dépendance dans laquelle nous nous trouvons.

Le débat sur l'efficacité énergétique des bâtiments, sur l'évolution des transports publics et la densification des zones habitables est mené depuis longtemps, mais paradoxalement, on ne parvient pas à appliquer la loi sur l'énergie, on construit de plus en plus de villas, on préfère déclasser des zones agricoles et les automobiles sont de plus en plus nombreuses sur les routes...

Nous ne nous trouvons pas face à un problème économique, mais face à des choix de société importants qui nous permettront, si nous les effectuons assez tôt, d'éviter les non-solutions consistant à laisser à la "loi du marché" le soin de laisser les plus nantis gaspiller une ressource aussi précieuse.

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