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18/01/2015

Une assourdissante minute de silence

Aux dernières nouvelles, la majorité et l'opposition françaises se sont lancées dans une surenchère d'inflexibilité contre les manifestations hostiles aux minutes de silence et autres minute de silence2 .jpgexpressions d'une affliction imposée à tous les hérauts et pupilles de la République.

On envisage, semble-t-il de révoquer une pervenche rebelle, la ministre de l'éducation ose estimer que, dans les écoles, "il y a eu trop de questionnements de la part des élèves"... et l'opposition caquette en exigeant des mesures encore plus dures que celles qu'envisage le gouvernement en place...


La tournure affligeante que prend ce psychodrame me renvoie au 24 avril 2010. L'affreux Samaranch avait passé son Mauser à gauche trois jours auparavant et quelques milliers de coureurs s'apprêtaient à se lancer sur le parcours des 20 kilomètres de Lausanne. Quelques minutes avant le départ, le speaker prononce un obséquieux hommage au collaborateur zélé de Franco et demande aux participants une minute de silence en sa mémoire. Un poing se lève, le mien, suivi d'une voix, la mienne: "... et à la mémoire de toutes ses victimes !".

Comme j'ai eu l'occasion de le dire, la tuerie de Charlie Hebdo m'a personnellement bouleversé. Et pourtant, les gesticulations nationalo-républicaines orchestrées par le gouvernement français m'apparaissent presque aussi insupportables que celles des organisateurs de la course lausannoise. Pour deux raisons principalement:

- La première est évidente. La liberté d'opinion doit être particulièrement choyée dans un moment où elle est précisément remise en cause. Imposer à ses employés, à ses élèves, de partager un deuil qui ne les afflige pas est parfaitement ridicule. S'offusquer de leur irrespect et de leurs questions est aberrant. On préférera toujours celui qui agit à contre-courant pour de mauvaises raisons à celui qui se taira pour ne pas s'attirer des ennuis.

- La seconde est en tout cas aussi importante. Une minute de silence, un instant de recueillement, c'Prophete.jpgest un symbole. Comme un dessin, ce n'est pas le réel, c'est une manifestation censée représenter le réel. La différence est énorme.

La minute de silence n'est pas le deuil, preuve en est le nombre élevé d'hypocrites ayant respecté scrupuleusement ces salamalecs alors qu'il n'en avaient rien à fiche. Or, précisément, le travail de Charlie Hebdo consiste à faire réaliser la différence qu'il y a entre un symbole (un dessin fait d'encre et de traits, un texte qui cherche à agencer deux-trois idées) et le réel (des pauvres humains essayant tant bien que mal de cohabiter sans trop se bouffer le nez). Les dessinateurs l'ont payé de leur vie, puisque les fondamentalistes ne se sont cette fois pas contentés de brûler des effigies ou des drapeaux, attitudes certes agressives et peu réfléchies, mais somme toute difficilement condamnables puisqu'à peu près symétriques.

En condamnant à des peines matérielles (amendes, punitions, révocations...) des personnes coupables de forfaits contre des symboles, l'État accrédite l'idée - en soi irrecevable - d'un fanatisme laïque, dont les minutes de silence, les écharpes de Maire et les Mariannes seraient les eucharisties, les chasubles et les crucifix... C'est une grave erreur et c'est rendre un hommage bien lamentable aux victimes des tueries d'il y a dix jours.

15/01/2015

Rire, réfléchir, douter... et rire encore

Pas facile de reprendre la plume... Pas facile, après avoir réalisé progressivement l'ampleur du massacre de ceux qui venaient chaque semaine rendre visite à ma boîte aux lettres, de ceux dont les bouquins forment une part significative de ma bibliothèque. Bernard Maris, bien sûr, mais aussi Charb, Tignous et Honoré... et Fabrice Nicolino qui a la chance de n'être "que blessé"... et tous les autres...

Pas facile non plus de trouver sa place entre les extatiques et les désillusionnés, les dénonciateurs et les opportunistes, lorsqu'il apparaît impossible de donner un sens aux événements, aux informations qui nous assaillent depuis huit jours.

Une fois la poussière et les décombres évacués, que reste-t-il ? Un pays uni (mais est-ce vraiment le cas ?) dans la défense d'une idée très vague: "Il faut être d'accord sur les conditions qui nous permettent d'exprimer nos désaccords". Cela paraît absurde. C'est en fait capital.

Car, une opinion, mon opinion par exemple, ne mérite d'être communiquée, publiée, que si j'accepte en la publiant, qu'elle soit discutée, critiquée ou réfutée. Ce faisant, j'accepte également l'idée de changer d'avis si les discours d'autrui me semblent plus convaincants que le mien. Réfléchir est essentiellement une activité dynamique qui doit être aiguillonné en permanence par le doute. Ce que je pense est toujours approximatif, mérite toujours des ajustements, et parfois la mise au rebut.

Si je refuse ce jeu, il ne sert à rien d'émettre un discours, à moins d'avoir les moyens coercitifs de l'imposer aux autres. Et là, on sort du champ du débat pour entrer dans celui de la certitude, du dogme, imposé à autrui par tant de dictatures et de religions.

Les débats des derniers jours permettent de tracer une ligne assez nette entre ceux qui se cherchent, ceux qui débattent et ceux qui affirment, se vexent, invectivent parfois celui qui n'aurait pas utilisé le bon slogan, qui aurait fait alliance avec un hypocrite ou qui aurait produit un dessin trop lénifiant ou trop agressif...

Ces dogmes sont bien évidemment les fondements de la plupart des religions (Rappelons au passage que le catholicisme comme l'islam imposent à leur fidèle de réciter un credo, une chahada), mais également de théories du complot qui ne supportent pas la réfutabilité, par des sophismes assez subtils: "Si tu mets en doute ce que je dis, c'est bien la preuve que j'ai raison."

Cela ne signifie évidemment pas que la parole des hommes d'église (ou de mosquée ou de synagogue) relayée ces derniers jours ait été dogmatique, mais simplement que, en s'exprimant, ils ont abandonné une partie de leur défroque pour revêtir l'habit du philosophe, qui sied d'ailleurs bien mieux à la plupart d'entre eux.

Dans ce contexte, la place de l'humour est essentielle. Par essence, le décalage opéré par un trait d'humour génère un choc, une remise en question. Si je suis capable de l'accepter, d'en rire - quand bien même la plaisanterie peut sembler plate ou douteuse -, c'est que je suis du côté de l'opinion. Si je me vexe, si j'ai des envies de meurtres - au sens propre, parfois - c'est que je suis du côté du dogme.

On devrait - mais je suis prêt à admettre que vous pensiez le contraire - soumettre chacune de nos idées au test du rire. Suis-je prêt à voir cette opinion tournée en dérision, suis-je prêt à assumer qu'on la caricature ou même qu'on l'outrage ? Si ce n'est pas le cas, je devrais la garder pour moi, elle devrait restée confinée dans ma sphère privée.

Sans doute cette hommage aux humoristes est-il un peu plat, sans doute son titre vous promettait une plus franche poilade. J'en suis vraiment désolé, et, pour me faire pardonner, je vous propose un petit dessin de Stef paru dans le GHI en 2012, année où nous avions semé un peu d'émois en boycottant les activités de l'Escalade dans le cycle ou je travaille. Malgré sa maladresse quant à nos revendications supposées (nous luttions pour que les moyens nécessaires à l'éducation soit voté dans le budget 2013), il nous avait bien fait rigoler.

Escalade, Drize, boycott