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26/05/2014

Pour un souverainisme européen !

Trop souvent, c'est par le vol des mots que les courants politiques les moins honorables parviennent à séduire. Si l'abus du terme "libéralisme" est fréquemment analysé et dénoncé, le moment est peut-être venu de se pencher sur le sens réel de "souverainisme".

On le sait, les partis d'extrême-droite, suivis sans aucune réflexion par une presse en mal de synonymes, se sont approprié ce mot, venu du Québec, comme alternative à "nationalisme" ou "indépendantisme".

Capture du 2014-05-26 09:37:50.pngChoix très judicieux, puisque, si le nationaliste ou l'indépendantiste se réfère à une ethnie et à un territoire - fonds de commerce des partis brunasses en question - le souverainiste ne cherche, étymologiquement, qu'à réaffirmer ou réinstaurer une forme de souveraineté non définie (mais qu'on peut supposer démocratique) sur un territoire non défini.

Or, c'est précisément ce défaut de participation démocratique qui a progressivement transformé l'UE en monstre technocratique, bouc émissaire de (presque) tous les partis, chargé de tous les péchés ultra-libéraux que les politiciens nationaux refusent d'endosser.

C'est ce défaut de participation démocratique qui fait que l'Europe est mal aimée des Européens, qui la subissent sans la construire.

C'est ce défaut de participation démocratique qui débouche sur des situations inextricables où le peuple n'est convoqué que pour entériner qu'"il n'y a pas d'alternative possible" à la dérégulation, la privatisation et l'austérité, quand bien même de nombreux pays se sont sortis de leur crise en appliquant d'autres solutions.

L'Europe connaît donc bien une crise de souveraineté. Mais il est aberrant et dangereux de vouloir la résoudre en refermant les frontières, en recentrant le pouvoir au niveau des États-nations, en affaiblissant l'Union et en éveillant les démons qui, une fois n'est pas coutume dans l'histoire de notre continent, s'étaient assoupis pendant plus d'un demi-siècle.

Rappelons-nous que l'extrême-droite fascistoïde n'est pas la seule à progresser. Dans de nombreux pays émergent des forces populaires qui rêvent d'une Europe fraternelle, dans laquelle un peuple européen uni aurait la capacité de mettre en œuvre des politiques alternatives, durables, sociales et participatives, à rebours du brouet que nous sert la démocratie-chrétienne européenne depuis sa tour d'ivoire bruxelloise, trop souvent assistée en cela par de prétendus sociaux-démocrates.

Réjouissons-nous donc de la victoire de Syriza en Grèce et de l'excellent score des coalitions vert-rouge au Portugal, en Espagne, en Suède, en Finlande et à Chypre et réaffirmons que l'Union Européenne ne peut se construire que sur le renforcement de la souveraineté démocratique du peuple européen.

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14/05/2014

Un océan de colza... pour nourrir nos voitures !

En déplacement dans la Beauce, je m'attendais à voir des milliers d'hectares de céréales. J'y ai trouvé des étendues jaunes presque à l'infini... comme chez nous où, depuis quelques années, les surfaces consacrées à la culture du colza ont fortement augmenté.

Colza, Chancy, Genève, SuisseLes photographes et les promeneurs s'en réjouissent, mais s'interrogent. Les Européens seraient-ils pris d'une frénésie d'huile à salade ?

La réalité est un peu plus inquiétante, puisqu'un rapport de l'IFPEN (ex-Institut Français du pétrole), nous révèle que près des deux tiers des surfaces de colza en Europe sont utilisées pour la production d'un agrocarburant mal nommé "biodiesel".

En croisant cette information avec les données de la FAO, on réalise rapidement que plus de 5 millions d'hectares de terres européennes sont consacrées au colza-carburant, soit environ 5 fois la surface agricole utile de la Suisse !

Et pourtant, cet usage massif du sol européen ne permet de fournir que 5% du diesel (à l'exclusion donc des autres carburants et combustibles) consommé en Europe.

On se trouve donc face à un exemple représentatif des désastres causés par une approche purement technique des problèmes environnementaux:


- Le pétrole est non renouvelable ?

Fabriquons du pétrole renouvelable !

- Ces agrocarburants nécessitent des intrants chimiques polluants entrent en concurrence avec l'alimentation ?

Développons des filières innovantes "de deuxième génération" basées sur les déchets agricoles ou des plantes robustes poussant là où il est impossible de cultiver des aliments.

Mais, loin de ces réflexions, les acteurs économiques ont vite réalisé qu'il était plus rentable de nourrir les réservoirs que les estomacs et qu'il est bien plus aisé et profitable de cultiver du colza sur des terres riches que du jatropha dans le désert. La "deuxième génération" se rencontre donc bien plus souvent dans des rapports ou des conférences que dans nos réservoirs !

En attendant, le cours du maïs (utilisé massivement aux États-Unis pour produire de l'éthanol-carburant) explose et affame les Mexicains les plus démunis, et une marée jaune inonde chaque année les terres européennes, entamant progressivement nos capacités de produire notre propre alimentation et justifiant l'importation de denrées agricoles provenant d'autres continents...

28/02/2014

L'Europe, Erasmus et le Sbrinz

Même aux heures les plus tendues de la guerre froide, les chercheurs et les Universités se faisaient un point d'honneur à construire l'image d'une science universelle et émancipatrice, qui ne connaissait pas les frontières. Nous savions par exemple que les seuls ressortissants du bloc de l'Est qui pouvaient espérer obtenir des visas pour nous rendre visite étaient certains sportifs et certains scientifiques.

Black recherche 2.jpgNous avons grandi, imprégnés de cette idée, sans doute d'ailleurs largement mythifiée, puisqu'il est également vrai, dès que les scientifiques découvrent ou inventent quelque chose, leurs pays (parfois d'adoption) semblent prêts à s'entre déchirer pour en identifier une hypothétique paternité unique et nationale.

Si l'on peut comprendre le courroux européen suite au 9 février, et à la décision incroyablement prématurée de ne pas faire ratifier l'accord de libre-circulation avec la Croatie, le choix de la première mesure de rétorsion semble gravement dommageable, tant pour notre pays que pour l'entier de l'Union.

En bloquant les accords de collaboration universitaire, l'UE renforce son image de monstre technocratique, qui ramène à des effets de commerce toute activité humaine, de la production de choucroute à la recherche scientifique. Cela est extrêmement grave, car cela risque d'entériner la disparition des valeurs humanistes fondamentales de la construction européenne, valeurs essentielles à rappeler et à entretenir dans un continent sur le point de se déchirer, à nouveau, sous le poids des nationalistes et des commerçants.

Ce faisant, elle s'attaque sans doute à la partie de la population, en Suisse comme dans l'UE, la plus convaincue de la pertinence du projet européen. Le vote du 9 février le montre clairement, ce sont dans les villes, et principalement les villes universitaires, que le rejet de l'initiative de l'UDC a été le plus net. Les retraités des vallées obwaldiennes ou jurassiennes qui ont accepté le texte ne mesurent sans doute pas la portée du blocage d'Horizon 2020, ... et les universitaires suisses et européens ne peuvent que s'interroger sur la clairvoyance scientifiques de commissaires politiques qui viennent les empêcher de travailler.

A Bruxelles, j'aurais volontiers plaidé pour le décuplement des taxes d'importation sur le Sbrinz ou les vaches sculptées, j'aurais imaginé des mesures vexatovache.jpgires et dilatoires pour les envois postaux ou le trafic des poids-lourds, j'aurais augmenté le prix du transit des hydrocarbures à destination de la Suisse, bref, tout ce qui relève d'une vraie concurrence inter-étatique. Tout, sauf la recherche scientifique.

En agissant ainsi, il faut craindre que Bruxelles et Strasbourg ne s'aliènent les quelques citoyens encore prêts à faire le pari de la construction commune, cela à quelques semaines des élections. Malheureusement, on peut anticiper sans risque que le vote des déçus de l'UE se porte sur les formations les plus nationalistes et démagogues plutôt que sur les rares partis qui continuent à rêver d'une Europe qui soit autre chose qu'un vaste centre commercial...


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14/02/2014

Non, nous ne sommes pas les 49,7% !

Face au choc de l'acceptation de l'initiative UDC se met en place un mouvement, qui, dans un compréhensible besoin de communion héminationale, base sa communication sur le fait que la moitié, ou presque, des Suisses ont tout de même voté NON.

Les idées fusent, les visuels sont réussis, l'humour est ravageur... et la psychothérapie de groupe fait son effet: Nous sommes minoritaires certes, mais de peu, et sommes dans le vrai, l'intelligent et l'ouvert. Bref, nous avons raison !

Cette simplification me laisse pourtant un goût plutôt désagréable et me fait espérer que, une fois le traumatisme passé, le niveau du discours politique reprendra son envol pour attendre des niveaux de nuance désormais délaissés.

Suisse morcelée texte.jpgPour tout dire, je ne parviens pas à m'identifier aux "49,7%" pour les raisons suivantes:

- Je ne peux me résoudre, par principe, à une approche binaire des questions politiques, qui sépare sans équivoque le bien du mal.

- La mise en évidence de ce taux écarte de l'analyse - et de la communauté - tous ceux qui n'ont pas voté: abstentionnistes, étrangers et jeunes, dont il aurait été intéressant de connaître l'avis sur la question.

- Les deux blocs dessinés par le vote sont en fait eux-mêmes complètement morcelés : Si je ne peux m'identifier à un xénophobe de souche, je dois admettre que, politiquement, je me sens plus proche du chômeur abusé par les arguments UDC, que du patron qui a refusé l'initiative dans l'espoir de pouvoir continuer à sous-payer ses employés.


- En traçant une ligne de démarcation infranchissable, on refuse de tenter de comprendre et surtout de convaincre ceux qui, sans être du tout xénophobes, ont voté l'initiative pour des raisons qui méritent d'être entendues et traitées politiquement. Au contraire, en les confinant de l'autre côté, on ne peut que les convaincre d'y rester.

- Derrière les visuels et les textes proposés transparaît souvent un mépris de la Suisse alémanique, assez peu compatible avec l'esprit d'ouverture revendiqué, et de fort mauvais aloi, alors que les différences se sont considérablement estompées entre les régions linguistiques et que certaines villes alémaniques ont refusé le texte plus nettement que les romandes. On peut dénoncer la bêtise d'un Blocher, mais il faut aussi relever le peu de consistance d'un Burkhalter humiliant un journaliste radio alémanique qui lui demandait une intervention en allemand pour ses auditeurs.

- Enfin, on remarque une troublante tentation de la Schadenfreude, montant en épingle toutes les réactions outrancières de représentants de l'Union Européenne. Cela est particulièrement inquiétant, car on risque ainsi de conforter une part de l'opinion suisse et européenne dans sa représentation d'une technocratie bruxelloise méprisant la volonté populaire exprimée démocratiquement.

La Suisse s'est engagée dans une période instable de négociations difficiles avec un partenaire lui-même en crise. Personne ne peut raisonnablement en anticiper l'issue.

C'est pourquoi il est nécessaire de se retrousser les manches et de faire de la politique, imaginer, convaincre et bâtir, plutôt que de se retrancher dans une morgue condescendante et d'expliquer en anglais à ses compatriotes qu'ils ne font pas partie de "the other half".

09:22 Publié dans Europe, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

27/06/2013

Mort aux PME !

38712775artisan-jpg.jpgRassurez-vous, mitonneurs de plats du jour, démêleurs de chignons, sarcleurs de parchets, soudeurs de cheneaux, ingénieurs civils, comptables, forgerons et artisans, ce n'est pas votre entreprise que je vise...

Bien au contraire, c'est leur défense que je prends en dénonçant l'abus de langage consistant à les regrouper dans un terme flou, "PME" dont l'usage permet surtout à d'autres entrepreneurs bien moins méritants que vous de bénéficier des faveurs et des louanges que la communauté devrait vous réserver.

Commençons par l'acronyme lui-même. Moi qui suis père de trois enfants, je réalise au quotidien qu'il n'y a aucune raison de jumuler les moyens avec les petits plutôt qu'avec les grands... Or là, il est incontestable que les "moyennes" entreprises (qui emploient tout de même jusqu'à 250 personnes, voire plus selon d'autres définitions...) profitent indûment du terme "petit" auquel elles se rattachent, alors que leur fonctionnement et leurs buts diffèrent complètement des vôtres.

Poursuivons en nous demandant l'intérêt qu'il y a à regrouper les entreprises par taille. Du point de vue politique, c'est évidemment une ficelle démagogique permettant aux candidats de se montrer sympathiques et soucieux du développement de l'économie locale. Qui d'ailleurs se permettrait de développer un discours critique sur les PME ?

Du point de vue économique, ce n'est pas si simple. Car, quand je dis "PME", vous imaginez aussitôt la menuiserie, le Café du Commerce ou l'horloger de votre quartier, mais vous oubliez le sous-traitant du fabricant d'armes, le pollueur de nappes phréatiques, l'évadeur fiscal et l'exploiteur de clandestins. Pour faire court, toutes les PME ne concourent pas également au bonheur des gens et à la qualité de leur environnement et les regrouper sous un même terme ne bénéfice en fait qu'aux brebis galeuses bien heureuses de se voir introduites ainsi dans la bergerie.

Un exemple manifeste de cet abus est l'engagement de l'USAM comme fer de lance du NON à l'initiative 1:12. Rappelons que l'USAM est précisément censée défendre les PME qui, dans leur immense majorité ne sont en rien concernées par la question des écarts salariaux, puisque leurs patrons, comme chacun le sait, ont plutôt de la peine à joindre les deux bouts. Comment peuvent-ils alors accepter que leurs cotisations partent pour mener un combat qui ne concerne que des méga-entreprises dont les valeurs et le fonctionnement sont inverses des leurs ?

Ce qu'il faudrait, une fois que chacun aura extirpé "PME" de son vocabulaire, c'est inventer un nouvel acronyme désignant les entreprises locales qui produisent de l'utilité sociale, qui respectent leurs employés et leurs clients, bref, font vivre notre ville et notre canton. Elles existent, elles sont nombreuses, et ne méritent pas qu'on les confonde avec les entreprises inutiles, nuisibles ou malhonnêtes qui, malheureusement, prolifèrent également sous nos cieux.

16/12/2012

À propos de Depardieu, des fonctionnaires et des impôts

Les journaux nous apprennent donc qu'un acteur, dont le talent s'est progressivement effacé derrière l'obscénité de ses cachets et la grossièreté de ses frasques, s'est décidé à fuir son pays Néchain.jpgpour une riante bourgade frontalière belge (qu'on en juge sur la photo !).

Ce n'est évidemment ni la guerre, ni la peur de l'emprisonnement pour ses nobles idées qui l'ont transformé en réfugié d'outre-Quiévrain, mais les millions en jeu, avidemment convoités par le fisc français et, manifestement, encore plus chéris par leur détenteur, sans d'ailleurs qu'il n'ait jamais précisé l'usage qu'il comptait en faire. En effet, son train de vie parisien apparaissait suffisamment fastueux pour témoigner que le reliquat de l'avidité fiscale suffisait amplement à mener un train de vie honnête, loin du besoin et des soucis matériels.

Jusque-là, la ridicule vilenie du bonhomme semblait incontestable et l'adjectif "minable", employé par le premier ministre français, bien faible pour désigner pareil comportement.

Et voilà pourtant le ban et l'arrière-ban de la droite libérale de nous rechanter l'antienne du vampire fiscal français, qui assommerait les classes moyennes, sous-entendLouisXVI.jpgant à la fois que Depardieu en fait partie, et que sa fuite est encore plusestimable que celle de Louis XVI (qui, lui fut toutefois arrêté avant d'atteindre la Belgique...). Vous en trouverez quelques brillants exemples sur les réseaux sociaux, en particulier ceux relatifs à l'émission de la RTS "En ligne directe" qui traite de ce sujet lundi.

Au risque de briser quelques idées reçues, il faut rappeler que le système fiscal français, où seuls 46% des foyers paient de l'impôt sur le revenu et seuls 0,75% de l'impôt sur la fortune (tant décrié par les adorateurs de Sarcopé), est particulièrement juste sur le plan social et épargne largement la classe moyenne, qui, pour une grande part y échappe complètement ! On objectera que cette justice est amoindrie par un taux de TVA très élevé, particulièrement antisocial donc. Mais, à ce que je sache, ce n'est pas cela qui a fait fuir Depardieu, ce d'autant plus qu'il n'entend manifestement pas renoncer à fréquenter les commerces de son pays d'origine.

On remarquera aussi, avec un petit sourire, que les mêmes qui justifient que des ultra-riches se soustraient à la solidarité fiscale estiment que les employés de l'État sont outrageusement trop payés. La question de la juste rémunération ne pourra pas être traitée exhaustivement ici, mais on est tout de même en droit de se demander pourquoi une chanteuse peroxydée mérite des revenus quotidiens équivalents au salaire annuel d'une employée de l'Hospice Général, pourquoi un lippo-suceur mérite une meilleure rémunération qu'un fossoyeur et pourquoi un acteur faisandé peut se vanter de payer à lui seul plus d'impôts que 38 ans de budget de fonctionnement du Théâtre de Carouge ?

Un peu de cohérence donc ! Soit l'on estime avec les tenants du "moins d'impôt!" que la classe moyenne commence à 200'000 francs annuels pour se terminer à 5'000'000 et on adapte les salaires de la fonction publique en conséquence, soit on admet humblement que ceux qui gagnent trop pour simplement vivre, peuvent simplement partager un peu...

24/02/2012

L'histoire ne s'écrit que dans un sens.

Ma note de lundi à propos du vote letton contre l'officialisation du russe comme langue nationale a connu un succès inattendu. Pourtant les médias, de notre côté du continent manifestent bien peu d'intérêt à ces questions dont le traitement exige un soupçon de doigté et de nuance.

Peut-être en ai-je manqué, à lire la double réaction courroucée d'un lecteur qui s'indigne que je puisse comparer "des immigrés établis démocratiquement en Suisse" à  "des Russes venus dans les fourgons de l'armée de Staline".

J'ai l'impression que, dans l'approche nationaliste qui pourrit la vie de bien des populations d'Europe centrale et orientale (et même parfois occidentale !), il y a un travers relativement simple à comprendre. En effet, ces nationalismes étendent le principe de la responsabilité aux ethnies, alors qu'il devrait s'appliquer uniquement aux individus et aux instances décisionnelles. Aucun État de droit n'existe sans justice, mais il convient de rappeler que cette justice s'applique aux personnes et non aux peuples.

On doit avoir le jugement le plus sévère sur des actes qui relèvent du crime contre l'humanité (la colonisation, les génocides, les déportations), on doit mettre en place des tribunaux pour juger les responsables de ces crimes, on doit développer des discours et des actions fortes contre les gouvernements qui continuent à agir de la sorte. Il n'empêche que les individus pris dans le maëlstrom de l'histoire et qui n'ont ni responsabilité, ni bénéfice dans les actions de leurs dirigeants ne peuvent être condamnés pour celles-là. Cela est d'autant plus évident lorsque les personnes concernées sont les descendants des populations installées suite à un crime ou même une erreur de jugement historique.

La conséquence de ce principe peut paraître déroutante aux tenants du nationalisme le plus obtus, elle me semble néanmoins parfaitement acceptable. Il n'y a aucun sens à condamner les descendants des Russes placés par Staline en Lettonie, c'est Staline et son équipe qui auraient dû être jugés en temps opportun. De même, il n'y aurait aucun sens à expulser en Europe les blancs d'Afrique du Sud ou d'Amérique, il n'y aurait aucun sens à vouloir interdire aux Boliviens de s'exprimer en espagnol, il n'y aurait aucun sens à contraindre les Romands de renoncer au français - issu du latin importée de force par Jules César - pour revenir à une forme de burgonde moderne.

Lorsque mon contradicteur affirme que "le problème en Lettonie n'est pas ethnique ou linguiste, il est historique et juridique puisque selon les bases du droit international une puissance occupante n'a pas le droit d'effectuer des changements de population", il commet une erreur de jugement. D'une part, les historiens ont pour vocation d'établir les faits et non de juger. Tous ceux qui ont utilisé leurs travaux pour justifier le maintien, le retour ou le renvoi d'une population dans un lieu sont aussitôt sortis de leur rôle d'historien pour endosser celui de polémiste. D'autre part, la justice aurait beau se pencher sur l'ignoble politique migratoire de Staline, elle ne pourrait déboucher que sur des condamnations posthumes, ce qui n'admet pas le droit international (sans compter que, du point de vue de l'URSS et de plusieurs autres États, il ne s'agissait pas d'une occupation, mais d'une annexion).

C'est donc bien à un problème ethnique que sont confrontés les Lettons, mais également les Kosovars, les habitants de la Voïvodine, du Pays Basque, de la Transylvanie ou même d'Israël/Palestine: Comment faire cohabiter harmonieusement deux ethnies (parfois plus...) en évitant que l'une écrase l'autre, sans considération pour les raisons historiques qui font que ces gens sont là aujourd'hui ? La réponse se situe certainement dans la liberté de s'établir, se déplacer et s'exprimer que chaque communauté doit garantir aux autres.

Acceptation du fait accompli ? Peut-être. Mais on ne répare pas un crime par un autre crime. La flèche du temps n'a qu'un sens et, récrire l'histoire à l'envers relève du rêve... ou du chauchemar...

20/02/2012

Calimero en Lettonie

Lorsqu'on se balade dans les rues de Riga ou de Jurmala, en Lettonie, on s'amuse de la lettonisation de tous les textes, même des noms propres. Il faut en effet un moment pour décoder les noms de Džordžs Klūnijs, Pīters Džeksons ou Žerārs Depardjē sur les affiches de cinéma et les slogans des grandes marques apparaissent sous un tour souvent ésotérique.

Derrière cette promotion acharnée de la langue locale se cache un passé mal vécu qui a engendré un présent douloureux. En effet, plus du tiers de la population vivant en Lettonie parle au quotidien le russe et, lorsque le pays a acquis son indépendance, un des premiers réflexes du nouveau régime a été de gommer autant que possible cette réalité. J'ai vu en 1993 des plaques de rues bilingues dont la version russe avait été martelée. On sait que, lorsqu'il s'est agi de choisir ceux parmi les habitants qui auraient le droit au passeport letton, seuls les locuteurs lettons pouvaient y prétendre. Hier, le corps électoral letton a massivement refusé de reconnaître la langue d'un habitant sur trois comme langue officielle...

On peut comprendre la défiance du pouvoir vis-à-vis de l'ancien occupant (Les trois pays baltes ont en effet été annexés par l'URSS après la deuxième guerre mondiale, alors que les autres républiques appartenaient à l'empire tsariste avant 1917), mais on constate surtout lcalimero.jpge mépris dans lequel est tenu une population russe privée de ses droits, dont l'un des premiers serait de pouvoir s'exprimer dans sa langue. Car, il ne faut pas s'y tromper, les Russes de Lettonie, ce ne sont pas les anciens apparatchiks de Moscou, qui ont pu rentrer sans souci en Russie. Ce sont bien souvent des migrants soviétiques plus ou moins volontaires qui n'ont pas eu la possibilité ou la volonté de retourner en Russie et occupent les fonctions les plus modestes aujourd'hui. Lors de ma dernière visite à Riga, en 2002, c'est en russe qu'il fallait acheter son billet de tram à la « кондуктор » (en fait, la receveuse) et c'est en russe qu'il fallait acheter ses concombres sur les marchés en plein air, alors que les halles étaient réservées aux commerçants lettons.

On assiste donc à un renversement de situation assez cruel, semblable à celui opéré par les Catalans, qui sont plus ou moins parvenus à imposer leur langue comme unique dans toutes les situations officielles, quand bien même une forte minorité de Castillans souvent d'origine modeste peuple les villes de Catalogne.

En fait, la Lettonie, comme d'autres nations d'Europe a mal à son passé. Sorte de Calimero de l'histoire, elle se voit, non sans raison d'ailleurs, comme le jouet des puissances qui l'entourent (notamment la Russie et l'Allemagne) et défend avec un acharnement d'Astérix sa spécificité culturelle. Malheureusement, de la défense de sa culture au nationalisme le plus borné, il n'y a souvent qu'un pas que, dans ces conditions douloureuses, bien des agitateurs politiques s'empressent de franchir.

D'autres Calimeros européens sont autant de poudrières prêtes à nous exploser à la figure. Qu'on pense à la Hongrie, qui n'a toujours pas digéré le traité de Trianon qui, de fait, lui a taillé un pays plus étroit que celui auquel elle aurait pu prétendre. Qu'on pense à la Serbie, dont le passé dictatorial sert de justification actuelle à toutes les amputations dont elle a fait l'objet. Qu'on pense à la Grèce, qui se perçoit comme le berceau de la culture européenne (et parfois aussi comme le rempart contre l'islam ottoman...) et qui se voit méprisée par une Europe occidentale arrogante. Qu'on pense à la Pologne, qui, balottée depuis des siècles entre l'Allemagne et la Russie, tend à réactiver le complot juif dès qu'elle connaît une crise.

Il serait temps que, dans une Europe unie, la vieille rengaine du principe des nationalités, naïvement promulguée par Wilson en 1917, cède le pas au principe de la libre circulation et de la libre expression:

Oui, les descendants des Russes établis en 1950 en Lettonie sont chez eux à Riga ou à Sigulda. Oui, les secondos portugais ou albanais sont chez eux à Carouge ou à Zurich. Oui, je suis chez moi à Rome ou à Varsovie.