UA-74655322-1

17/12/2011

Fenêtre n°17: La bona lingvo

Au cours du mois de décembre, je propose une sorte de calendrier de l'Avent laïc. Chaque jour, une proposition de lecture, censée constituer une fenêtre ouverte sur le monde. Je vais essayer de répartir ces fenêtres sur le plus de façades, de sorte que les points de vue et les panoramas couverts soient aussi variés que possible. Plus d'informations sur cette démarche dans ma note du 1er décembre.


Peu de Lémaniques savent qu'un des plus grands romanciers en espéranto a vécu de nombreuses années, à Gland, parmi eux. Claude Piron a eu une trajectoire peu commune qui l'a fait passer des cabines d'interprétation des Nations-Unies à la faculté de psychologie de l'Université de Genève où il a donné plusieurs années de cours.

Truculent petit personnage, jamais avare d'une anecdote glânée en Chine, en Amérique du Sud ou en Belgique, il s'est fait connaître pour ses romans policiers et ses nouvelles, dans lesquelles il use et abuse avec délectation des
La_bona_lingvo.jpgmille et une possibilités poétiques de la langue de Zamenhof.

En bon universitaire, il a également publié quantité d'études scientifiques démontrant avec rigueur les avantages de l'espéranto sur les plans économique, social, diplomatique, psychologique. En vulgarisateur hors pair, il a réuni le fruit de ses réflexions dans un ouvrage très abouti: Le défi des langues (L'Harmattan, 1994).

Dans La bona lingvo (Pro esperanto, 1989), il s'adresse au lectorat espérantophone, de façon très simple, pour faire le bilan des raisons pour lesquelles il y a lieu de qualifier cette langue de "bonne". Ainsi il parvient à faire approcher le génie d'une langue à ses locuteurs au quotidien, qui en profitent, en jouissent parfois, sans en saisir les mécanismes psychologiques:
Comment se fait-il que tous les locuteurs de l'espéranto trouvent la même tournure plus élégante qu'une autre, quand bien même elle est souvent plus éloignée de leur langue d'origine ? Comment se fait-il que nous créons spontanément des mots en espéranto, que nous serions bien incapables de traduire dans notre langue maternelle ? Comment se fait-il que l'intuition soit plus efficace que la rigueur et le bachotage pour bien s'exprimer en espéranto ?

Décidément, il n'y a pas de mauvaises raisons de consacrer quelques heures à apprendre cette langue !

16:14 Publié dans Avent | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : espéranto, langues |  Facebook | |

08/12/2011

Fenêtre n°8: Voyage au pays des langues

Au cours du mois de décembre, je propose une sorte de calendrier de l'Avent laïc. Chaque jour, une proposition de lecture, censée constituer une fenêtre ouverte sur le monde. Je vais essayer de répartir ces fenêtres sur le plus de façades, de sorte que les points de vue et les panoramas couverts soient aussi variés que possible. Plus d'informations sur cette démarche dans ma note du 1er décembre.


Je suis souvent émerveillé par la complexité quasi-organique des systèmes linguistiques. Comment a-t-il été possible de créer, de partager et de faire évoluer nos langues pendant des millénaires, pour les faire devenir ce qu'elles sont
Kersaudy.jpg. Quels liens y a-t-il entre nos langues ? Quelles incroyables différences rencontre-t-on entre elles ?

Kersaudy, véritable gourmet des langues, nous embarque dans

Langues sans frontières (Autrement, 2001)

à la découverte du fonctionnement des langues européennes. Ce pavé se lit comme un roman et me sert fréquemment d'ouvrage de référence.


Adepte d'une étymologie mettant en évidence les liens plus que les différences, il raconte de façon savoureuse l'itinéraire de mots du quotidien (lait, cheval...) à travers les territoires linguistiques.

Pour les quelques lecteurs maîtrisant l'espéranto, on recommandera, sur le même sujet, l'éclectique Lingvaj babilaĵoj, d'André Cherpillod, qui propose un incroyable panorama impressioniste et anecdotique des variétés linguistiques.

07:20 Publié dans Avent | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : langues, linguistique, europe |  Facebook | |

29/11/2010

Schwyzerdütsch à l'école. Pourquoi tant de häääään?

Grisée par le plébiscite populaire sur la réforme du Cycle, l'audace de Charles Beer semble avoir dépassé toute mesure mercredi passé. Les réactions courroucées pleuvent et les quolibets s'accumulent.

Qu'a donc commis l'impudent ? A-t-il proposé l'érection d'un crucifix en travaux manuels ou la suspension d'un portrait du duc de Savoie dans chaque classe ?

Bien pire, il a osé suggérer que les élèves du canton s'initient à la langue parlée par 70% de leurs concitoyen-ne-s...

Si je m'associe aux regrets de la FAMCO concernant le manque de concertation présidant (une fois de plus...) au projet, je suis consterné par la quantité des réactions négatives, et par leur virulence, pour ne pas parler d'idiotie...

Allons-y, abdiquons le peu de sympathie que je pouvais espérer inspirer à mes rares ami-e-s, avouons-le, je trouve que, sur le coup, Charles Beer n'a pas tout faux. Et pour tenter de faire valoir mon point de vue à celles et ceux qui continuent malgré mon infamie à me lire, je reprends les "arguments" les plus souvent évoqués pour démolir le projet de Charles le Téméraire :

 

  • Les Suisses-Allemands sont tous des barbares réactionnaires qui votent les initiatives UDC du haut de leurs alpages parsemés d'edelweiss et de cors des alpes.
  1. Quel argument pertinent, venant justement de ceux qui se prévalent de leur ouverture à l'étranger par leurs votes clairvoyants ! L'alterité, du point de vue du Genevois progressiste, c'est les 6'800'000'000 d'êtres humains, moins les 5'000'000 de Suisses-Allemands. D'accord pour ne pas renvoyer Ivan S., mais alors, de là à vouloir communiquer avec Hans-Werner K., il ne faut tout de même pas pousser !
  2. Si l'on observe objectivement une malheureuse tendance à voter de façon encore plus réactionnaire de l'autre côté de la Sarine, il faut tout de même humblement se rappeler les Zurichois, les Bernois et même les Argoviens ont été plus nombreux à refuser l'initiative UDC que les Genevois, et que notre canton si ouvert et si généreux ne l'a refusée qu'à 55%... Par mon expérience personnelle, après avoir traversé 25 des 26 cantons suisses sur mon vélo, je suis arrivé à la conclusion objective que le taux de tronches de rats et de faces de raie était en fait sensiblement égal A-048-D.jpg(quoiqu'étonnamment élevé) dans toutes les parties de notre merveilleux pays.
  3. Et pour finir, c'est en apprenant à connaître son adversaire qu'on découvre les moyens de le (con-)vaincre !
  • Le schwyzerdütsch n'est pas une langue, c'est un dialecte.
  1. Quelle est la différence au juste ? Un dialecte, ça s'écrit ! On trouve quantité de textes écrits en schwyzerdütsch... Une langue, ça ne varie pas d'un village à l'autre ! Grave erreur ! Seul le français, langue hyper-centralisée et hyper-normalisée ne varie pas (ou presque). La norme, c'est la variation continue d'une région à l'autre et l'élaboration tacite ou non d'une lingua franca utilisée par les médias et les instances nationales. Exactement comme le suisse-allemand !
  2. Et alors ? Pourquoi ne pas apprendre un dialecte, au nom de quoi un "dialecte" serait moins digne d'intérêt qu'une langue ?
  • Le schwyzerdütsch, de toutes façons, ça ne sert à rien !
  1. Quelle assurance ! Qui peut vraiment déterminer ce qui sert à quoi ? A quoi servent les maths, l'art, l'accord du participe passé ? Ou, à l'inverse, qui peut sciemment décider qu'un pan du savoir humain est tellement indigne d'intérêt qu'il faut militer avec virulence pour que nos enfants ne puissent pas y avoir accès...
  2. Plus prosaïquement, il s'agit tout de même de la langue parlée par 5'000'000 d'êtres humains qui vivent à un jet de pierre de notre jet d'eau et qui, qu'on le veuille ou non,  habitent (encore) dans notre pays. Et d'ailleurs, si l'on discutait sérieusement de scission, on s'apercevrait bien vite que bien des Bâlois se sentent bien plus à l'aise avec les Genevois que les habitants du Muothatal et préfereraient sans doute être minoritaires en Suisse occidentale... De plus, si l'on refuse d'apprendre le schwyzerdütsch, les langues suivantes, par ordre de proximité, sont le tchèque, le slovène et le catalan. Personnellement, je n'ai rien contre - je les ai vaguement étudiées les trois-, mais je ne suis pas sûr d'être majoritaire.
  • Pourquoi encombrer l'esprit déjà bien rempli des élèves avec une langue supplémentaire ?
  1. Ce sophisme est proféré par celui qui croit que le cerveau humain fonctionne comme une clé USB. Plus on remplit, moins il y a de place. Or on sait depuis longtemps que notre fonctionnement est presque inverse. Plus on apprend, plus on a de facilité à apprendre. Plusieurs expériences faites avec l'espéranto, dans le but de démontrer sa valeur propédeutique, ont été très concluantes. Il n'y a pas de raison que cela soit différent avec le schwyzerdütsch.
  2. Et, en particulier, découvrir instinctivement les façons de dériver des mots d'une langue (heute -> hütt, abend -> aabe, Blut -> Bluet, gewesen -> gsii...) à l'autre permet d'accéder plus facilement à la compréhension d'une quantité inimaginable de langues, et en premier lieu les langues latines (Comment passer du portugais au gallego, au castillan, au catalan, etc...). Vous le faites tous les jours lorsque que vous comparez les versions norvégienne et danoise du mode d'emploi de votre dernier lecteur MP3 (Vous ne le faites pas ? étrange... moi j'adore ça)

Pour conclure, j'ai plus que souvent constaté qu'on n'apprend pas une langue en classe. En revanche, on peut y découvrir les bases qui permettront de l'apprendre sur place, ou au contact de ses médias. Passer 5, 7 ou 10 ans à réviser l'accord de l'adjectif au datif ne transformera jamais automatiquement les Genevois-e-s en habiles germanophones. En revanche, leur faire entrevoir que les peuplades paissant au-delà de Fribourg présentent peut-être quelque intérêt et que leur(s) langue(s), contrairement à ce qui est véhiculé par l'opinion publique et ses blagues de comptoir, est d'une richesse et d'une beauté insoupçonnées, permettrait peut-être d'en faire des citoyen-ne-s plus ouvert-e-s d'esprit.