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24/02/2012

L'histoire ne s'écrit que dans un sens.

Ma note de lundi à propos du vote letton contre l'officialisation du russe comme langue nationale a connu un succès inattendu. Pourtant les médias, de notre côté du continent manifestent bien peu d'intérêt à ces questions dont le traitement exige un soupçon de doigté et de nuance.

Peut-être en ai-je manqué, à lire la double réaction courroucée d'un lecteur qui s'indigne que je puisse comparer "des immigrés établis démocratiquement en Suisse" à  "des Russes venus dans les fourgons de l'armée de Staline".

J'ai l'impression que, dans l'approche nationaliste qui pourrit la vie de bien des populations d'Europe centrale et orientale (et même parfois occidentale !), il y a un travers relativement simple à comprendre. En effet, ces nationalismes étendent le principe de la responsabilité aux ethnies, alors qu'il devrait s'appliquer uniquement aux individus et aux instances décisionnelles. Aucun État de droit n'existe sans justice, mais il convient de rappeler que cette justice s'applique aux personnes et non aux peuples.

On doit avoir le jugement le plus sévère sur des actes qui relèvent du crime contre l'humanité (la colonisation, les génocides, les déportations), on doit mettre en place des tribunaux pour juger les responsables de ces crimes, on doit développer des discours et des actions fortes contre les gouvernements qui continuent à agir de la sorte. Il n'empêche que les individus pris dans le maëlstrom de l'histoire et qui n'ont ni responsabilité, ni bénéfice dans les actions de leurs dirigeants ne peuvent être condamnés pour celles-là. Cela est d'autant plus évident lorsque les personnes concernées sont les descendants des populations installées suite à un crime ou même une erreur de jugement historique.

La conséquence de ce principe peut paraître déroutante aux tenants du nationalisme le plus obtus, elle me semble néanmoins parfaitement acceptable. Il n'y a aucun sens à condamner les descendants des Russes placés par Staline en Lettonie, c'est Staline et son équipe qui auraient dû être jugés en temps opportun. De même, il n'y aurait aucun sens à expulser en Europe les blancs d'Afrique du Sud ou d'Amérique, il n'y aurait aucun sens à vouloir interdire aux Boliviens de s'exprimer en espagnol, il n'y aurait aucun sens à contraindre les Romands de renoncer au français - issu du latin importée de force par Jules César - pour revenir à une forme de burgonde moderne.

Lorsque mon contradicteur affirme que "le problème en Lettonie n'est pas ethnique ou linguiste, il est historique et juridique puisque selon les bases du droit international une puissance occupante n'a pas le droit d'effectuer des changements de population", il commet une erreur de jugement. D'une part, les historiens ont pour vocation d'établir les faits et non de juger. Tous ceux qui ont utilisé leurs travaux pour justifier le maintien, le retour ou le renvoi d'une population dans un lieu sont aussitôt sortis de leur rôle d'historien pour endosser celui de polémiste. D'autre part, la justice aurait beau se pencher sur l'ignoble politique migratoire de Staline, elle ne pourrait déboucher que sur des condamnations posthumes, ce qui n'admet pas le droit international (sans compter que, du point de vue de l'URSS et de plusieurs autres États, il ne s'agissait pas d'une occupation, mais d'une annexion).

C'est donc bien à un problème ethnique que sont confrontés les Lettons, mais également les Kosovars, les habitants de la Voïvodine, du Pays Basque, de la Transylvanie ou même d'Israël/Palestine: Comment faire cohabiter harmonieusement deux ethnies (parfois plus...) en évitant que l'une écrase l'autre, sans considération pour les raisons historiques qui font que ces gens sont là aujourd'hui ? La réponse se situe certainement dans la liberté de s'établir, se déplacer et s'exprimer que chaque communauté doit garantir aux autres.

Acceptation du fait accompli ? Peut-être. Mais on ne répare pas un crime par un autre crime. La flèche du temps n'a qu'un sens et, récrire l'histoire à l'envers relève du rêve... ou du chauchemar...

20/02/2012

Calimero en Lettonie

Lorsqu'on se balade dans les rues de Riga ou de Jurmala, en Lettonie, on s'amuse de la lettonisation de tous les textes, même des noms propres. Il faut en effet un moment pour décoder les noms de Džordžs Klūnijs, Pīters Džeksons ou Žerārs Depardjē sur les affiches de cinéma et les slogans des grandes marques apparaissent sous un tour souvent ésotérique.

Derrière cette promotion acharnée de la langue locale se cache un passé mal vécu qui a engendré un présent douloureux. En effet, plus du tiers de la population vivant en Lettonie parle au quotidien le russe et, lorsque le pays a acquis son indépendance, un des premiers réflexes du nouveau régime a été de gommer autant que possible cette réalité. J'ai vu en 1993 des plaques de rues bilingues dont la version russe avait été martelée. On sait que, lorsqu'il s'est agi de choisir ceux parmi les habitants qui auraient le droit au passeport letton, seuls les locuteurs lettons pouvaient y prétendre. Hier, le corps électoral letton a massivement refusé de reconnaître la langue d'un habitant sur trois comme langue officielle...

On peut comprendre la défiance du pouvoir vis-à-vis de l'ancien occupant (Les trois pays baltes ont en effet été annexés par l'URSS après la deuxième guerre mondiale, alors que les autres républiques appartenaient à l'empire tsariste avant 1917), mais on constate surtout lcalimero.jpge mépris dans lequel est tenu une population russe privée de ses droits, dont l'un des premiers serait de pouvoir s'exprimer dans sa langue. Car, il ne faut pas s'y tromper, les Russes de Lettonie, ce ne sont pas les anciens apparatchiks de Moscou, qui ont pu rentrer sans souci en Russie. Ce sont bien souvent des migrants soviétiques plus ou moins volontaires qui n'ont pas eu la possibilité ou la volonté de retourner en Russie et occupent les fonctions les plus modestes aujourd'hui. Lors de ma dernière visite à Riga, en 2002, c'est en russe qu'il fallait acheter son billet de tram à la « кондуктор » (en fait, la receveuse) et c'est en russe qu'il fallait acheter ses concombres sur les marchés en plein air, alors que les halles étaient réservées aux commerçants lettons.

On assiste donc à un renversement de situation assez cruel, semblable à celui opéré par les Catalans, qui sont plus ou moins parvenus à imposer leur langue comme unique dans toutes les situations officielles, quand bien même une forte minorité de Castillans souvent d'origine modeste peuple les villes de Catalogne.

En fait, la Lettonie, comme d'autres nations d'Europe a mal à son passé. Sorte de Calimero de l'histoire, elle se voit, non sans raison d'ailleurs, comme le jouet des puissances qui l'entourent (notamment la Russie et l'Allemagne) et défend avec un acharnement d'Astérix sa spécificité culturelle. Malheureusement, de la défense de sa culture au nationalisme le plus borné, il n'y a souvent qu'un pas que, dans ces conditions douloureuses, bien des agitateurs politiques s'empressent de franchir.

D'autres Calimeros européens sont autant de poudrières prêtes à nous exploser à la figure. Qu'on pense à la Hongrie, qui n'a toujours pas digéré le traité de Trianon qui, de fait, lui a taillé un pays plus étroit que celui auquel elle aurait pu prétendre. Qu'on pense à la Serbie, dont le passé dictatorial sert de justification actuelle à toutes les amputations dont elle a fait l'objet. Qu'on pense à la Grèce, qui se perçoit comme le berceau de la culture européenne (et parfois aussi comme le rempart contre l'islam ottoman...) et qui se voit méprisée par une Europe occidentale arrogante. Qu'on pense à la Pologne, qui, balottée depuis des siècles entre l'Allemagne et la Russie, tend à réactiver le complot juif dès qu'elle connaît une crise.

Il serait temps que, dans une Europe unie, la vieille rengaine du principe des nationalités, naïvement promulguée par Wilson en 1917, cède le pas au principe de la libre circulation et de la libre expression:

Oui, les descendants des Russes établis en 1950 en Lettonie sont chez eux à Riga ou à Sigulda. Oui, les secondos portugais ou albanais sont chez eux à Carouge ou à Zurich. Oui, je suis chez moi à Rome ou à Varsovie.