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20/02/2012

Calimero en Lettonie

Lorsqu'on se balade dans les rues de Riga ou de Jurmala, en Lettonie, on s'amuse de la lettonisation de tous les textes, même des noms propres. Il faut en effet un moment pour décoder les noms de Džordžs Klūnijs, Pīters Džeksons ou Žerārs Depardjē sur les affiches de cinéma et les slogans des grandes marques apparaissent sous un tour souvent ésotérique.

Derrière cette promotion acharnée de la langue locale se cache un passé mal vécu qui a engendré un présent douloureux. En effet, plus du tiers de la population vivant en Lettonie parle au quotidien le russe et, lorsque le pays a acquis son indépendance, un des premiers réflexes du nouveau régime a été de gommer autant que possible cette réalité. J'ai vu en 1993 des plaques de rues bilingues dont la version russe avait été martelée. On sait que, lorsqu'il s'est agi de choisir ceux parmi les habitants qui auraient le droit au passeport letton, seuls les locuteurs lettons pouvaient y prétendre. Hier, le corps électoral letton a massivement refusé de reconnaître la langue d'un habitant sur trois comme langue officielle...

On peut comprendre la défiance du pouvoir vis-à-vis de l'ancien occupant (Les trois pays baltes ont en effet été annexés par l'URSS après la deuxième guerre mondiale, alors que les autres républiques appartenaient à l'empire tsariste avant 1917), mais on constate surtout lcalimero.jpge mépris dans lequel est tenu une population russe privée de ses droits, dont l'un des premiers serait de pouvoir s'exprimer dans sa langue. Car, il ne faut pas s'y tromper, les Russes de Lettonie, ce ne sont pas les anciens apparatchiks de Moscou, qui ont pu rentrer sans souci en Russie. Ce sont bien souvent des migrants soviétiques plus ou moins volontaires qui n'ont pas eu la possibilité ou la volonté de retourner en Russie et occupent les fonctions les plus modestes aujourd'hui. Lors de ma dernière visite à Riga, en 2002, c'est en russe qu'il fallait acheter son billet de tram à la « кондуктор » (en fait, la receveuse) et c'est en russe qu'il fallait acheter ses concombres sur les marchés en plein air, alors que les halles étaient réservées aux commerçants lettons.

On assiste donc à un renversement de situation assez cruel, semblable à celui opéré par les Catalans, qui sont plus ou moins parvenus à imposer leur langue comme unique dans toutes les situations officielles, quand bien même une forte minorité de Castillans souvent d'origine modeste peuple les villes de Catalogne.

En fait, la Lettonie, comme d'autres nations d'Europe a mal à son passé. Sorte de Calimero de l'histoire, elle se voit, non sans raison d'ailleurs, comme le jouet des puissances qui l'entourent (notamment la Russie et l'Allemagne) et défend avec un acharnement d'Astérix sa spécificité culturelle. Malheureusement, de la défense de sa culture au nationalisme le plus borné, il n'y a souvent qu'un pas que, dans ces conditions douloureuses, bien des agitateurs politiques s'empressent de franchir.

D'autres Calimeros européens sont autant de poudrières prêtes à nous exploser à la figure. Qu'on pense à la Hongrie, qui n'a toujours pas digéré le traité de Trianon qui, de fait, lui a taillé un pays plus étroit que celui auquel elle aurait pu prétendre. Qu'on pense à la Serbie, dont le passé dictatorial sert de justification actuelle à toutes les amputations dont elle a fait l'objet. Qu'on pense à la Grèce, qui se perçoit comme le berceau de la culture européenne (et parfois aussi comme le rempart contre l'islam ottoman...) et qui se voit méprisée par une Europe occidentale arrogante. Qu'on pense à la Pologne, qui, balottée depuis des siècles entre l'Allemagne et la Russie, tend à réactiver le complot juif dès qu'elle connaît une crise.

Il serait temps que, dans une Europe unie, la vieille rengaine du principe des nationalités, naïvement promulguée par Wilson en 1917, cède le pas au principe de la libre circulation et de la libre expression:

Oui, les descendants des Russes établis en 1950 en Lettonie sont chez eux à Riga ou à Sigulda. Oui, les secondos portugais ou albanais sont chez eux à Carouge ou à Zurich. Oui, je suis chez moi à Rome ou à Varsovie.